08 oct. 2010

Alors, qu'est-ce qu'un architecte ? La réponse de Vitruve

J'ai posé la question il y a quelques semaines, et j'ai eu bien des réponses - toutes aussi intéressantes les unes que les autres. La réponse de Christophe Moustier m'a intéressé au plus haut point, parce qu'il est reparti de la définition du grec :

architecte : en grec "αρχιτεκτων" (arkitekton), littéralement "la poutre maîtresse", "l'ossature principale".

Cette définition entrait en résonance avec mes propres recherches : je suis remonté au plus ancien traité d'architecture qui nous soit parvenu - De Architectura, de Vitruve, paru vers -25 avant notre ère. Morceaux choisis...

De l'architecture ; qualités de l'architecte[1]

L'architecture est une science qui embrasse une grande variété d'études et de connaissances; elle connaît et juge de toutes les productions des autres arts. Elle est le fruit de la pratique et de la théorie. La pratique est al conception même continuée et travaillée par l'exercice, quise réalise par l'acte donnant à la matière destinée à un ouvrage quelconque, la forme que présente un dessin. La théorie, au contraire, consiste à démontrer, à expliquer la justess, la convenance des proportions des objets travaillés.

Aussi les architectes qui, au mépris de la théorie, ne se sont livrés qu'à la pratique, n'ont pu arriver à une réputation proportionnée à leurs efforts. Quand à ceux qui ont cru avoir assez du raisonnement et de la science litteraire, c'est l'ombre et non la réalité qu'ils ont poursuivie. Celui-là seul, qui, semblable au guerrier armé de toutes pièces, sait joindre la théorie à la pratique, atteint son but avec autant de succès que de promptitude.

En toute science, et principalement en architecture, on distingue deux choses, celle qui est représentée, et celle qui représente. La chose représentée est celle dont on traite; la chose qui représente, c'est la démonstration qu'on en donne, appuyée sur le raisonnement de la science. La connaissance de l'une et de l'autre parait donc nécessaire à celui qui fait profession d'être architecte. Chez lui, l'intelligence doit se trouver réunie au travail : car l'esprit sans l'application, ou l'application sans l'esprit, ne peut rendre un artiste parfait.

(...)[2]

Puisque l'architecture doit être ornée et enrichie de connaissance si nombreuse et si variées, je ne pense pas qu'un homme puisse raisonnablement se donner tout d'abord pour architecte. Cette qualité n'est acquise qu'à celui qui, étant monté dès sont enfance par tous les degrés des sciences, et s'étant nourri abondamment de l'étude des belles-lettres et des arts, arrive enfin à la suprême perfection de l'architecture.

En quoi consiste l'architecture

L'architecture a pour objet l'ordonnance (...), la disposition (...), l'eurythmie, la symétrie, la convenance et la distribution (...)[3].

L'ordonnance est la disposition convenable de chaque partie intérieure d'un bâtiment, et la conformité des proportions générales avec la symétrie. Elle se règle par la quantité, (...), qui est une mesure déterminée, d'après laquelle ont établit les dimensions de l'ensemble d'un ouvrage et de chacune de ses parties. La disposition est la situation avantageuse des différentes parties, leur grandeur appropriée aux usages auxquels elles sont destinées. Les représentation de la disposition (...) sont: l'ichnographie, l'orthographie, la scénographie.

L'ichnographie est le plan de l'édifice tracé en petit à l'aide de la règle et du compas, tel qu'il doit être sur l'emplacement qu'il occupera. L'orthographie représente l'élévation de la façade; c'en est la figure légèrement ombrée, avec les proportions que doit avoir l'édifice. La scénographie est l'esquisse de la façade avec les cotés en perspective, toutes les lignes allant aboutir à un centre commun. Ces opérations sont le fruit de la méditation et de l'invention. La méditation est le travail d'un esprit actif, laborieux, vigilant, qui poursuit ses recherches avec plaisir. L'invention et la solution d'une difficulté, l'explication d'une chose nouvelle trouvée à force de reflexion.

Telles sont les parties nécessaires de la disposition. L'eurythmie est l'aspect agréable, l'heureuse harmonie des différentes parties de l'édifice. Elle a lieu lorsque les parties ont de la justesse, que la hauteur répond à la largeur, la largeurà la longueur, l'ensemble aux lois de la symétrie.

La symétrie est la proportion qui règne entre toutes les parties de l'édifice, et le rapport de ces parties séparée avec l'ensemble, à cause de l'uniformité des mesures. (...)

La bienséance est la convenance des formes extérieures d'un édifice dont la construction bien entendue donne l'idée de sa destination. Elle s'obtient par l'état des choses (...), par l'habitude et par la nature. (...)

La distribution est le choix avantageux des matériaux et de l'emplacement où l'on doit les mettre en oeuvre ; c'est l'emploi bien entendu des capitaux consacrés aux travaux qu'on médite. Elle sera observée, si toutefois l'architecte ne cherche point de ces choses qu'il n'est pas possible de trouver, ni de se procurer qu'à grands frais. (...)

L'autre partie de la distribution consiste à avoir égard à l'usage auquel le propriétaire destine la bâtiment qu'il veut y mettre, ou à la beauté qu'il veut lui donner, considérations qui ammènent des différences dans la distribution.

Des parties dont se compose l'architecture

(...)

Dans tous ces différents travaux, on doit avoir égard à la solidité, à l'utilité, à l'agrément : à la solidité, en creusant les fondements jusqu'aux parties les plus fermes du terrain, en choisissant avec soin et sans rien épargner, les meilleurs matériaux; à l'utilité, en disposant les lieux de manière qu'on puisse s'en servir aisément, sans embarras, et en distribuant chaque chose d'une manière convenable et commode; à l'agrément, en donnant à l'ouvrage une forme agréable et élégante qui flatte l'oeil par la justesse et la beauté des proprotions.

Notes

[1] Ce billet est un peu particulier : il est tout entier composé de citations de Vitruve. Je n'ai pas souhaité les polluer avec des commentaires. A voir si elles provoquent la réflexion !

[2] Je n'ai quand même pas tout cité. Il y a d'autres ellipses dans le texte ci-dessous, parce que citer l'intégralité des chapitres présentés n'avait strictement aucun intérêt.

[3] je me suis permis de supprimer les traduction en grec antique de chacun de ces mots

Commentaires

1. Le vendredi, octobre 8 2010, 18:16 par Léo "Ekinox" Gaspard

Donc, si j'ai bien compris, un architecte est quelqu'un qui doit rendre l'objet "architecturé" (dans notre cas le code du programme) agréable à l'oeil dans sa globalité ?
Dans ce cas, ça me semble une description proche de ce que devrait être la réalité. Je ne sais pas si ça se passe ainsi "en vrai", étant donné que je ne suis pas encore entré dans le monde du travail, mais c'est ainsi qu'en réfléchissant bien j'aperçois l'architecte idéal. Et ce n'est sûrement pas celui qui spécialise la spécialité de la forme générique, ni même forcément celui qui respecte les lois qui étaient présentes aux débuts de ce blog (en tout cas, avant que j'arrive, je n'ai pas bien fait attention aux dates).
Par contre, ces lois seraient un peu comme le nombre d'or dans l'antiquité : une loi permettant d'avoir des proportions agréables à l'oeil, plutôt qu'une loi qu'il faut respecter à tout prix. Elles ne doivent en fait servir que de guides et non de barrières. Elles ne sont là que pour aider, et si l'architecte ressent mieux une autre façon de faire, qu'il suive son instinct, car c'est en effet ce que dit la fin de ta citation du premier chapitre. L'architecte doit donc faire au mieux, en s'aidant si il le souhaite des outils mis à sa disposition.

Tout ça fait beaucoup réfléchir, et je reviendrai peut-être poster la suite de mes réflexions, si j'en ai plus que ce que j'ai déjà mis :)
Merci,
Ekinox

2. Le lundi, octobre 18 2010, 16:40 par Brice

Il est quand même intéressant de voir que le monde du logiciel emprunte certaines idées, certains concepts au monde de la pierre.

Il y donc le personnage de "l'architecte". On parle facilement de "chantier", de "socle", de "fondations". Il y a les patterns empruntés à Christopher Alexander, qui était à ce propos lui aussi un architecte; c'est l'auteur de "A Pattern Language", un livre qui énormément influencé le monde du logiciel.

@Ekinox
Ce que tu dis là sort un peu du cadre de ce que dit Emmanuel, mais je suis assez d'accord, à ce sujet tu devrais te documenter sur les modèles cognitifs : de novice à expert. Il y a deux que je connais :

  1. Le modèle Shu-Ha-Ri, qui est le niveau d'un élève en Aikido, il y a 3 niveaux du novice au maître
  2. Le modèle d'acquisition des connaissances de Dreyfus, ça vient des recherches en intelligence artificielle, c'est presque la même chose que le modèle Shu-Ha-Ri, mais avec des étapes supplémentaires.

J'écrirais un article dessus un de ces 4.

3. Le lundi, octobre 18 2010, 18:46 par Léo "Ekinox" Gaspard

O_o

J'y crois pas

Il y a quelqu'un d'autre dans le monde informatique qui connait/pratique l'Aïkidô ! Et je l'ai découvert sans chercher !

Dans tous les cas, merci, je vais me renseigner sur ces modèles cognitifs.

4. Le vendredi, novembre 5 2010, 17:42 par Brice

Je suis tombé sur ce lien de comic strip, et il m'a fait immédiatement repensé à cette poutre maîtresse!

[http://geekandpoke.typepad.com/geekandpoke/2010/11/architecture.html]

J'ai envie de dire que aujourd'hui il en faut plusieurs des poutres maîtresses dans un projet. Histoire de gérer un minimum le turnover.

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