30 sept. 2010

Etude de l'étude "Patents and the Regress of Useful Arts"

Laser PatentL'année dernière (mai 2009), Torrance et Tomlinson ont publié une étude titrée Patents and the Regress of Useful Arts (qu'on pourrait traduire en Brevets et le recul des arts utiles). N'écoutant que mon courage, je me suis pris à lire cette étude - principalement parce que le problème des brevets m'intéresse, et que cette étude prétends montrer qu'un monde sans brevet produit plus d'innovations qu'un monde avec brevet, ce qui est pour le moins contre-intuitif.

D'autant plus que pour démontrer leur point de vue, les auteurs ont développé un jeu "sérieux" (un serious game, comme on dit quand on est à la page).

Je n'ai trouvé cette étude que récemment, grâce à un article sur le site ReadWriteWeb. Mais je pense que mes commentaires ne sont pas particulièrement datés.

Introduction

Un premier point avant tout : bien qu'il me soit impossible de savoir si l'étude a été réalisée dans le but de valider une opinion ou si l'opinion a été créée grâce aux résultats de cette étude, il n'en reste pas moins que le texte des deux scientifiques est un texte à charge contre les brevets. J'aimerais rappeler aux scientifiques qui me lisent (oui, il y en a) qu'une opinion fait un très bon sujet d'étude à partir du moment où il s'agit de vérifier si cette opinion est fondée. En tout état de cause, l'étude elle même doit s'affranchir de tout point de vue subjectif et rester complètement neutre. Si les conclusions valident ne serait-ce qu'en partie les vues de l'auteur, alors celui-ci doit prendre garde à vérifier et vérifier encore ses résultats, quitte à embrigader ses collègues pour effectuer d'autres vérifications - et ce, avant publication, car une fois le papier publier, il risque le discrédit si ses collègues voient des failles importantes dans le raisonnement.

Il me semble que cette étude, bien que réalisée de bonne foi, est trop peu critique pour être vraiment utile. Si je dois résumer les conclusions en quelques mots : si notre société permet à chacun de se réapproprier les inventions des autres, alors la société y gagne globalement. En gros, sans brevet, on invente plus. Je vais essayer de démontrer que cette conclusion, qui peut paraître intuitive à certains, ne peux pas être correcte.

Trois types d'univers sont mis en compétition : un monde "libre", ou le brevet n'existe pas ; un monde "brevet" où tout est breveté ; et un monde mixte où les deux attitudes cohabitent. Dans un monde libre, vous inventez une nouvelle solution, et celle-ci peut être utilisée par d'autres sans votre accord. Dans un monde "brevet", une utilisation pour laquelle vous ne donnez pas votre accord est une atteinte à vos intérêt que vous pouvez défendre devant la justice. Dans un monde mixte, vous choisissez quelles inventions sont protégées, et lesquelles ne le sont pas.

Un des intérêt de l'étude est que pour obtenir des résultats, les scientifiques ont développé un jeu dans un browser. Ce jeu demande aux utilisateurs de faire vivre une entreprise en développant des produits, en protégeant ou non leurs inventions, et en utilisant (ou non) les inventions des autres - le tout dans les trois mondes proposés. En fonction de la façon dont les joueurs jouent, on peut calculer le nombre d'inventions (donc une valeur d'innovation), le nombre de produits créés et le résultat de cette production pour la société.

A propos des conclusions

Pourquoi est-ce que la conclusion de l'étude est-elle incorrecte ? Même si on n'aime pas les brevets, il faut examiner des situations qui se sont déjà produites et qui se produiront encore. Et pour corser le tout, on va imaginer qu'on se situe dans un monde "libre", donc sans la possibilité de poser un brevet.

  1. Supposons que la société inventrice soit une hyper-multinationale, donnant plusieurs millions de dollars par an à divers programmes de recherche. Son but est, à la fin, d’obtenir des produits qui vont d’une part lui permettre de se différencier de ses concurrents, et d’autre part de générer de l’argent (il y a des salaires à payer quand même).
    L’avantage concurrentiel disparaît dès lors que vous autoriser une entreprise autre à profiter du travail de recherche de cette entreprise. On peut arguer que cette entreprise autre a elle aussi un budget de recherche, et que de fait, la première entreprise pourrait bénéficier aussi de ses créations — sauf que si je suis le PDG de cette seconde entité, mon budget de recherche est alloué à l’amélioration incrémentale des découvertes des autres, pas à de la recherche véritable. Donc je profite bel et bien de l’argent de mon concurrent, sans pour autant lui permettre d’en faire autant.
    Si nous vendons le même nombre de produit, la première entreprise est clairement perdante, puisqu'il lui fait rembourser la recherche effectuée. Moi, je n’ai qu'à attendre que le même concurrent crée une nouvelle innovation (il y est plus ou moins obligé s’il veut reprendre son avance) et je recommence.
    Pas très logique tout ça.
  1. Supposons maintenant que la société innovatrice s’appelle "Bernard Innove dans son Garage le Dimanche Après Midi" (BIGDAM). BIGDAM n’a pas de salarié - et pour cause, c’est un tout petit gars - mais des quantités d’idées. Notamment l’idée du siècle, qui va le rendre super-riche. Le produit final sera abordable, chaque unité coûtera peu à produire, bref : la perfection.
    Sauf qu’il ne peut pas en parler. Dans un monde sans brevet, BIGDAM ne peut pas cher­cher à s’associer à une société qui a les moyens de mettre en oeuvre son idée — il suffirait que cette autre société le fasse sans son accord. Il ne peut pas parler avec des financiers non plus, car ils vont aussi se réapproprier son idée et la faire produire par une société qu'ils vont créé spécifiquement.
    Bref, BIGDAM est bien ennuyé. L’idée du siècle est là mais à moins qu’il n’accepte d’en laisser les fruits à d’autres, il ne peut rien faire : dans tous les cas, il ne touchera pas un kopek.
    Pas très humain tout ça.

Les brevets ont donc une raison d'être. Dans une société idéale et honnête, BIGDAM pourra profiter de ses idées pour améliorer sa vie et celle des autres même si il ne peut pas protéger le résultat de ses recherches. De même, la multinationale "voleuse" va à son tour produire une innovation qui va un jour profiter à son concurrent, équilibrant ainsi les coup bas - qui de fait, ne sont plus des coups bas. Reste que notre monde est loin d'être idéal, et qu'il est difficile d'imaginer une entreprise n'ayant pas pour but de devenir le numéro 1 dans son secteur. Sans protection par des brevets, une telle entreprise peut y arriver par des moyens qui, même s'ils restent légaux, n'en demeure pas moins problématiques au niveau moral.

Je vais réfuter de suite l’accusation que je sens venir : ce sont des cas extrêmes. Bien sûr que… non. Ce sont même des cas tout à fait nominaux. Les relations entre les grandes entreprises sont déjà très tendues. IL n’y a qu'à compter le nombre de procès pour viola­tion de brevets aux US pour s’apercevoir que voler les innovations d’un concurrent immédiat, ce n’est pas un cas exceptionnel (plus récemment, iPed contre iPad). De même, combien d’inventeurs floués par un gros industriel ? (le cas du Walkman de Sony est un exemple d’école. Il y en a hélas bien d’autres.)

La seule manière de protéger une entreprise ou un inventeur innovant, c’est d’interdire les concurrents ou les clients potentiels de simplement copier l’innovation en question. Cette protection ne s’acquiert qu'avec des brevets.

De l'utilité sociale

Oui mais alors, comment expliquer les chiffres obtenus par Torrance & Tomlinson ? Ces chiffres montrent clairement qu'un monde "libre" produit plus d'avantages pour la société qu'un monde "brevet". Si c'est le cas, alors le monde "brevet" n'a pas de raison d'être et devrait céder la place à une autre façon de faire des affaires, malgré le problème soulevé dans la section précédente.

Premièrement, on note que le rapport dit clairement (p155) que le système mis en place est limité et ne permet pas de traiter les problèmes les plus fins concernant la gestion des brevets. On garde ça en mémoire - les auteurs sont au courant, nous aussi. La presse spécialisée n'en a cure : les résultats choquent, c'est bien l'important, non ? Le principal reproche que je fais concerne la non-simulation de l’effet de concurrence : il y a toute une dimension commerciale manquante. Cette dimension commerciale peut paraître éloignée des préoccupations des auteurs - ce n’est pas le cas.

Les auteurs mesurent la production. Hors cette production ne s’entend que s’il y a vente. S’il y a vente, alors il faut savoir qui vend, parce que cette information permet de savoir qui récupère l’argent lié à la création d’un nouveau produit (le nombre de création étant la mesure d’innovation). Pour simplifier, innovation et production sont liés à la notion de retour sur investissement.

Dans un monde sans brevet, le fait que tous les concurrent puissent copier librement mon produit signifie que mon retour sur investissement sera moindre. Ils peuvent faire pression sur les prix (puisqu'ils n’ont pas payé la recherche), rendant même impossible mon retour sur investissement s'ils s'y prennent bien. Le consommateur y gagne, puisqu'il est possible qu'il y ait plus de produit en circulation à un meilleur prix, mais la société y gagne-t-elle vraiment ?

L’utilité sociale est, dans cette étude, mesurée principalement par la quantité d’argent générée par la production du bien. Contrairement à ce qu'annonce l’étude, et conséquemment à l’effet de concurrence, il n’est pas dit que plus de produit vendu se transforme en plus d’argent :

  • si dans un monde “brevet” je vends 100 produits à 10 €, je gagne 1000 €. Mon concurrent est d’abord obligé de faire une recherche similaire ou doit acheter/obtenir une licence de mon brevet s’il veut faire un produit similaire. Je peux considérer que j’ai un monopole de fait ou c’est moi qui dicte les prix (directement ou indirectement).
  • si dans un monde “libre”, mon concurrent et moi nous partageons le marché, mais il a fait pression sur les prix. Il peux le faire, puisqu'il a évité les coûts liés à la recherche. Pour survivre, je suis moi-même obligé de baisser les prix, mais je vais avoir du mal à obtenir des prix aussi bas que les siens.Je vends 60 produits à 8€, je gagne 480€. Mon concurrent vends 60 produits à 7€ et gagne 420€. Total : 120 produits, mais 900€ gagnés.

De fait, en oubliant de prendre en compte l’effet de distorsion lié à la concurrence dans un monde “libre”, l’étude obtient des valeurs discutables sur la mesure de l’utilité publique. La conséquence directe est que l’étude, loin d'affirmer que moins de brevets profite à la société, montre davantage que le modèle utilisé est trop limité pour que son résultat soit réellement indiscutable.

De l'innovation

Puisque les avoirs monétaires sont faussés, le coût associé de la recherche de nouveaux produits est lui aussi faussé. Moins j’ai d’argent, plus la recherche me coûte cher. Puisque je suis dans un monde “libre” où je peux me réapproprier les innovations des autres, je vais avoir tendance à attendre qu'une autre entreprise crée un produit a fort potentiel plutôt que d’investir systématiquement.

Dans l’exemple précédent,

  • monde “brevet” : j'ai gagné 1000€, mais j'ai investi 100€ pour la recherche ; mon bénéfice est de 900€. Je peux réinvestir 100€ (11% de mon avoir) pour développer un nouveau produit. Mon concurrent, s’il souhaite me suivre, devra lui aussi effectuer des recherches qui vont déboucher sur une autre innovation. Sur deux cycles produits, j’ai donc potentiellement 4 innovations qui vont sortir (2 chez moi dont 2 sûres, 2 chez mon concurrent dont 1 sûre s’il souhaite me rattraper sur notre marché).
  • monde “libre” : j'ai gagné 480€, mais j'ai investi 100€ dans la recherche. Bilan : 380€ de bénéfice. Une nouvelle recherche me coûterait 26% de mon avoir monétaire. Mon concurrent, lui est un peu mieux loti (23% de son avoir lui sont nécessaire). Vais-je effectuer une nouvelle recherche ou attendre que lui, étant mieux placé pour le faire, se lance ? J’ai toujours 4 innovations potentielles sur mon cycle de 2 produits, mais seules 2 sont sûres (une chez moi pour le premier produit, une chez moi ou chez lui pour le second produit).

Il est intéressant de constater que la théorie des jeux modélise parfaitement ce comportement (puisqu'il s’agit d’établir une stratégie optimale pour un système simple). Je vous fait grâce des détails (vous pouvez les retrouver aisément vous-même), mais on montre assez aisément que dans un monde “brevet”, une entre prise a presque toujours intérêt à innover (dans la majorité des cas, le coût d’un procès ou d’une obtention de licence est suffisamment proche de celui de la recherche pour justifier l’investissement). Dans le monde “libre”, une entreprise a le plus souvent tout intérêt à attendre que son concurrent innove.

Conclusion

Ne me faîtes pas dire ce que je n'ai pas dit : non, je ne suis pas un supporter du tout brevet. J'ai déjà exprimé mon point de vue sur ce sujet dans un précédent billet : il est des brevets qui ne méritent pas d'être. Mais ce n'est pas le concept qui est en cause, c'est le système d'attribution. Les brevets sont une véritable nécessité dans un monde concurrentiel, et prétendre que le monde serait plus beau et plus joyeux sans eux est un non-sens.

Cette étude n'est peut-être pas biaisée, mais ses conclusions sont discutable du fait de la non prise en compte de certains paramètres pourtant très importants. Ces paramètres auraient pu être modélisé dans l'application développée par les chercheurs - la complexité ajoutée n'aurait pas été si grande que ça. D'autres affinements aurait pu être intégrer (une recherche pour copier un produit existant coûte généralement moins cher que la recherche effectuée pour créer ce produit ; la recherche est par nature incrémentale, et se base sur des innovations précédentes ; un produit est rarement lié à une seule innovation ; pour tout produit, il existe une cible dont il faut mesurer l'intérêt, car de cet intérêt on peut déduire un modèle de distribution du produit).En ajoutant ces éléments, l'étude aurait pu prétendre à une certaine exhaustivité qui lui aurait permis d'avoir des résultats plus fiables - mais dans ce cas, aurait-il eu le même intérêt ?

Une étude qui aurait montré que les brevets ont une raison d'être n'aurait pas eu le même impact qu'un étude - même faussée - prétendant le contraire.

Commentaires

1. Le vendredi, octobre 15 2010, 18:06 par Brice

Hello,

En fait je suis bien plus mitigé que toi, pour moi tu oublies les autres agents économiques qui font partie du système, en particulier les consommateurs.

Je pense que quelque soit l'univers, le consommateur finit par décrypter et opte pour l'entreprise qui innovera et dont l'innovation pourra combler les envies de celui-ci. En marketing notamment on différencie les acteurs innovants des "suiveurs", et ce quelque soit le type de marché.

  1. En gros sur un marché à l'introduction d'un produit innovant par une entreprise, si le produit sort du lot, alors on ouvre un segment de marché : par exemple l'iPhone, Apple est arrivé sur un marché pourtant à maturité, ou il y avait un paquet d'entreprise qui n'innovait plus vraiment.
  2. Après il y a la phase de croissance, c'est dans cette phase que les autres acteurs se réveille, et comme ils n'innovent pas, ils suivent : c'est ce qu'on appelle des suiveurs : Sagem est un bel exemple d'une boite qui n'innove pas beaucoup (sur le marché de la téléphonie mobile)
  3. Enfin le marché arrive à maturité : il n'y a plus vraiment besoin d'innover, sauf dans le monde actuel ou pour rester dans la place alors une entreprise a intérêt à innover.

Si l'univers est libre alors je pense que ces phases identifiée en marketing seront sensiblement les mêmes. Et sur ce sujet ça se traduit par le fait que l'entropie de l'innovation devra être maintenue si les agents veulent gagner de l'argent.

On pourrait presque dire que les brevets, c'est purement un instrument capitaliste/seigneurial, alors qu'un univers libre se rapprocherait plus de la théorie libérale.

Ceci dit on est loin d'un monde parfait, mais je pense que le système de licence type Apache, est une bonne alternative à des chose du genre : "Je peux prendre de l'innovation et ne jamais dire que je l'ai chopper ailleurs"

2. Le mercredi, novembre 17 2010, 13:58 par Emmanuel Deloget

J'ai mis un peu de temps pour réfléchir à ta réponse, et bien qu'elle soit censée (au moins, elle reflète un point de vue argumenté ; j'aime bien ça :)), j'y vois quelques menus problèmes.

Le consommateur se moque royalement de l'innovation : il veut un produit pratique, abordable. Puisque tu parles de téléphone portable, n'hésitons pas à faire un bref rappel historique :

  1. quand est-ce que le téléphone portable a été inventé ? la réponse en étonnera plus d'un : à la fin des années 40. Et oui. Il a cependant fallu attendre les années 80 pour voir les premières applications industrielles (le dyntac (ou quelque chose comme ça) de Motorola si je ne m'abuse). Les coûts de recherche associé ? Plusieurs dizaines de millions de dollar.
  2. quand est-ce que le téléphone portable s'est démocratisé ? il a fallut attendre qu'ils soient suffisamment petits et suffisamment utiles pour que le consommateur s'y intéresse. Malgré tout, des tentatives de commercialisation on eu lieu dans les années 80. Elles ont été des échecs, pour la plupart. C'est dans les années 90 que le portable décolle. Plus précisément avec l'apparition des forfaits liés à des téléphones de dernière génération.

Qu'est-ce qu'on peut retenir de ces deux phases ? La première, c'est que l'innovation n'est pas suffisante pour vendre un produit. C'est une bonne chose : imaginez le nombre de produits idiots qu'ont aurait chez nous s'il suffisait d'innover pour vendre ! Heureusement, la plupart des inventions meurent sans baptême et sont oubliées dans les limbes de la technologie.

Prenons maintenant un autre angle : quelle est la différence significative entre MS Windows et Mac OS au début des années 90 ?

Apple, en récupérant en grande partie les inventions du Xerox Palo Alto Parc, a un produit révolutionnaire dès le début des années 80. En 90, ce produit est mature et extrêmement pratique. C'est une innovation importante dans notre petit monde. C'est un produit phare. C'est un produit qui ne se vend pas.

Microsoft a aidé au développement de Mac OS (si si; la guerre entre les deux entreprise vient de là, et pas du fait que MS aurait copié Apple. cf. l'histoire de Windows sur Wikipedia). L'entreprise a acquis un savoir faire. Les deux premières version de Windows sont très limitées (deux facteurs importants : un accord entre Appel et MS, qui interdit MS de réaliser une interface graphique fenêtrée où les fenêtres peuvent se recouvrir en partie; et l'état du hardware PC, où rien n'est standardisé. J'en prends pour exemple le menu "souris" à l'installation de MS Windows 1.02 : il y a 5 ou 6 types de souris différentes gérées - rien de standard, que des drivers spécifiques. Une horreur)). MS décide alors de casser son accord avec Apple et sort Windows 3.0 : interface graphique en couleur, agréable à regarder (pour l'époque), fenêtres enfin utilisables, etc. La plupart des idées viennent du travail réalisé par Apple. Il n'y a aucune innovation majeure dans Windows 3.0 - et quand je dis aucune, je dis vraiment aucune. Seule nouveauté : la gestion de la mémoire virtuelle - mais elle se faisait déjà au moins sur les Unix de l'époque. Pas d'innovation donc. Et un succès commercial retentissant.

Bien sûr, une partie de ce succès venait du fait que MS imposait Windows sur les PC neufs. Mais ce n'est pas la seule raison, car les particuliers et les entreprises ont acheté Windows 3 en masse pour l'installer sur des PC déjà en leur possession.

MS, dans une position claire de suiveur, a pourtant réussi à imposer son produit (en allant au delà même de ses prévisions,c e qui a forcé la société à revoir l'intégralité de son identité après ça).

D'où une conclusion simple : on peut être suiveur et obtenir un succès nettement plus important que celui qui a innové. Par des changements incrémentaux, le produit deviens plus attractif que l'original, et s'impose sur le marché. Vendre un produit peut très bien se passer d'innovation.

On a maintenant deux propositions qui montre que vente et innovation ne sont pas liés.

On peut maintenant reprendre ton exemple sur l'iPhone, et le comparer à son plus proche concurrent, Android :

  1. l'iPhone est-il innovant ? on ne peut répondre que oui. De part son modèle économique (applications); de part ses technologies (grand écran multitouch); de part son interface hyper intuitive (pas besoin de manuel, qu'on ait 20 ou 80 ans; c'est sidérant de voir à quelle vitesse une personne âgée s'adapte à l'iPhone). L'iPhone est une évolution majeure dans la téléphonie mobile.
  2. Android est-il innovant ? on ne peut répondre que non. Quelle technologie de fond (pas de forme : le kernel de l'OS, l'environnement d'exécution des applications, etc sont des technologie de forme. Le fait que les applications Android soient Java et que les applications iPhone soient native n'a strictement aucun intérêt) est présente sur Android mais pas sur iPhone ? Aucune. Mieux : certaines technologies n'y sont même pas. Pourtant, Android est un concurrent sérieux à Apple - un OS gratuit qui permet aux entreprises qui le souhaitent de sortir un téléphone suiveur à moindre coût, leur permettant ainsi de rester dans la danse, voire de prendre des parts de marché à Apple sur son propre terrain, voilà ce qui fait la force d'Android.

Et pourtant, le consommateur a décidé que le produit de Google était au moins aussi bien que celui d'Apple. Il se fout donc royalement de l'innovation. Il veut juste quelque chose qui lui plait. Apple a montré la voie, a créé un marché. Les suiveurs s'engouffrent à sa suite, et menace de lui prendre ce marché. Comme quoi, le consommateur n'opte pas pour l'entreprise innovante. Il décrypte, certes, mais il décrypte ainsi : je vais pouvoir obtenir la même chose que ce qu'a fait l'entreprise innovante, mais à un coût moindre. Comme le dit le slogan, il faudrait être fou pour dépenser plus.

Le suiveur gagne donc de l'argent - et un paquet non négligeable, qui plus est. Il le fait sans innover, parce qu'il n'a pas besoin de le faire. Les autres l'ont fait pour lui, lui se contente d'entendre l'argent qui tombe dans son escarcelle. Son secret ? Des prix plus attractifs.

Et là, on est dans un système où les brevets existent, mais ne sont pas systématiquement utilisés. Dans un univers libre, les gPhone de Google seraient exactement identique aux iPhone d'Apple, mais coûteraient 30% moins cher. Ils pourraient même se connecter à l'AppStore, mais afficherait un warning à chaque fois : "cette application n'est pas conçue pour fonctionner sur cet appareil. Elle pourrait poser des problèmes de compatibilité et rendre votre appareil non opérationnel"; histoire de dire de manière subtile : vous voyez, ce que fait le concurrent, tout le monde dit que c'est bien mais en fait c'est super dangereux. Pour garder les consommateurs, Apple sera forcé à innover de nouveau - et à ne pas se tromper, sachant que la moindre erreur va lui coûter 10 ou 20% de son cheptel de clients. Et juste après, il se fera de nouveau piquer son innovation par des suiveurs intelligents. C'est une position intenable au niveau économique.

Au bout de combien de temps, dans ces conditions, Apple décidera de jeter l'éponge, laissant Google seul maître du marché ? Combien de millions de $ Apple jetterait-il par la fenêtre avant de s’apercevoir que ça ne servira à rien ? Personnellement, si je suis investisseur, je choisi de prendre des actions Google plutôt qu'Apple dès que le gPhone sort.

C'est vrai que le brevet est un instrument capitaliste. Mais la théorie libérale a un problème de taille : elle suppose que ma maison ne m'appartient pas, et que n'importe qui peut décider d'y habiter. Dès qu'on instaure un système de propriété dans un monde libéral, celui-ci perd son caractère libéral pour devenir seigneurial et, par extension, capitaliste. Je m'explique un peu sur le sujet.

  • Si ma maison m'appartient, c'est soit qu'on me l'a donné, soit que je l'ai acheté.
  • Si on me l'a donné, c'est soit en échange de quelque chose ayant une valeur particulière, soit gracieusement.
  • Si on me l'a donné gracieusement, alors tout le monde a la même maison sans rien faire, y compris celui qui fabrique ces maisons.
  • Mais puisque je n'ai pas besoin de faire quoi que ce soit pour avoir ma maison, je n'ai aucun intérêt à fabriquer des maisons.

Conclusion C1 : dans un système complètement libéral, rien ne se perd, rien ne se crée, rien ne se transforme. Autrement dit : toute action, donc toute création est motivée par un enrichissement personnel, quelle que soit la nature de cet enrichissement (argent, honneur, connaissances...).

  • Si j'ai un intérêt à fabriquer des maison, c'est que j'y gagne quelque chose. Par exemple, la maison sera plus grande.
  • De fait, j'ai obtenu ma maison plus grande en échange d'un service ayant une valeur particulière, et non pas gracieusement.

Conclusion C2 : la notion de propriété est indiscociable de la notion de valeur. je continue. A noter que "acheter une maison" et "rendre un service pour obtenir en échange une maison" deviennent tout à coup synonymes, puisque les deux implique la même notion de valeur.

  • Je fabrique des maisons que je donne ensuite en échange de services.
  • Soit tous les services ont la même valeur, soit certains services ont une valeur différente.
  • Si tous les services ont la même valeur, alors toutes les maisons que je fabrique ont la même taille.
  • Me donner les matériaux de construction de la maison est un service.
  • Faire le ménage chez moi est un autre service.
  • Sans matériaux de construction, je ne peux pas construire de maisons.
  • Si personne ne fait le ménage chez moi, je peux quand même construire des maisons.
  • Donc, au vu de mon activité, certains services ont plus de valeur que d'autres.
  • Si je fabrique toujours des maisons de la même taille, on me rendra toujours des services de la même valeur.
  • Si on me rends toujours un service de la même valeur, alors ce sera le plus petit service possible.
  • Si on me rends toujours le plus petit service possible, alors je n'aurais pas de matériaux de construction, donc je ne peux pas construire de maison.
  • Si je ne construit pas de maison, alors on ne me rendra pas de service.
  • Donc si je veux obtenir des services, je dois construire des maisons dont la taille reflète la valeur du service.

Conclusion C3 : la notion de propriété est nécessairement associée à la notion d'échelle de valeur. Sans échelle de valeur, je ne peux pas donner de valeur à quoi que ce soit, puisque tout à la même valeur, y compris rien (ce qui serait, par exemple, me rendre le service de ne pas me faire de mal ; donc au final de ne rien faire). Donc rien n'a de valeur. Hors, de C2, la propriété a une valeur intrinsèque. D'où la conclusion C3.

Petite note vaguement humoristique : je peux accepter de vivre dans le dénuement le plus total, sans contact avec personne, et sans profiter de ce qu'une autre personne a déjà fait. Ça porte un nom, on appelle ça mourir seul, abandonné à la naissance dans un terrain vague.

Un système capitaliste n'étant rien d'autre qu'un système ou la propriété est possible (elle forme le capital), et un brevet n'étant rien d'autre que la propriété pleine et entière d'une technologie, alors le brevet ne peut être qu'un instrument capitaliste. Il me permettra de rendre d'autres services, et ainsi d'obtenir une maison plus grande encore. Je vais, grâce à ce brevet, augmenter mon capital.

Le problème est effectivement qu'on ne vit pas dans un monde parfait. Aristote l'a remarqué il y a "quelques" semaines : selon lui, le meilleur système politique est l'anarchie (chacun a le même pouvoir). Mais celui-ci n'est possible que si tout le monde est sage (au sens de : a atteint un grand degré de sagesse). Si tout le monde a le même pouvoir, alors il n'y a pas de police. S'il n'y a pas de police, alors toute erreur doit être réparée par celui qui l'a commis, ce qui n'est pas possible : si cette erreur a entraîné la mort d'une autre personne, alors celui qui l'a causé ne peut pas la réparer (un suicide ne va pas ramener les morts chez les vivants). La seule solution : ne rien faire, afin d'éliminer les risques d'erreur. Ce qui ne rends pas la société particulièrement dynamique. Dans un monde parfait, une société parfaite ressemblerait fort à la plus horrible des distopies. L'anarchie, qui n'est possible que si tout le monde a assez de sagesse, n'est pas possible si tout le monde a assez de sagesse. Ennuyeux, comme problème.

Dans un monde parfait, il serait inutile de protéger les inventions. Mais dans un monde parfait, celles-ci ne pourrait pas être vendues, car cette vente implique la notion de propriété. Hors la notion de propriété implique la notion d'inégalité, de part le fait qu'on ne peut définir de propriété sans définir une échelle de valeur et que toute propriété n'a pas la même valeur. Dans ce monde parfait où les innovations ne sont pas protégées, il faudrait que tout soit gratuit. Mais si tout est gratuit, alors il n'y a aucun intérêt à perdre du temps, de l'énergie, voire se mettre en danger physiquement pour apporter au reste du monde une innovation particulière. Donc dans ce monde parfait ou les innovations sont libres, il n'y aura pas d'innovation du tout.

J'ai été un peu longuet, mais je crois que j'ai fait avancer le débat :)

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